Une nouvelle de Cheikh Cekante.

May 24th, 2010

  

LA MOUCHE D’ALBADAR

par Cheikh Cékante

 

 

Cheikh Cékante est né à ABENE en CASAMANCE.

Entré illégalement en France, il a reçu sa carte de séjour mais aucun prix littéraire.

Il vit en France et ne survit que grâce à un travail quotidien et matinal très utile pour la collectivité.

Il nous livre ici un conte savoureux sur le merveilleux pays de son enfance.

Copyright. Tous droits de reproduction réservés.

- I -

 

KLAFOUTINE. Une route piste, moitié goudron, moitié latérite, allongée jusqu’à la plage par les pêcheurs, de plus en plus nombreux avec l’exode rurale, défoncée par les camions de la ville et, au bout de ce nulle part, l’usine de congélation, les fumeries, les insectes  en pagaille sous une chaleur de radiateur.

KLAFOUTINE ne sait pas trop ce qu’elle est.

Un lambeau de brousse échoué sur le sable au fond de l’Afrique au début d’une lagune, la Presqu’île aux Pélicans, une station touristique pour  blancs rastagnac, amateurs de fumettes, une ville industrielle poubelle ou station chic proche de la nature pour vieux riches ravis d’apporter à des populations laborieuses le coup de rein décisif qui leur apportera le progrès.

Ce jour là, régnait sur la ville de KLAFOUTINE, petite bourgade de CASAGAL,  une grande effervescence.

Le juge DJEBILOR était attendu pour juger un paysan, meurtrier de sa femme qu’il avait empoisonnée avec des doses massives d’insecticide.

Pour l’occasion, le Tribunal avait été ouvert tôt dans la matinée et la foule, pressée de se réfugier à l’ombre le plus vite possible, s’était emparée des lieux et s’était répandue dans les travées de bois.

A l’extérieur, la température montait vite et, dans une ou deux heures, le soleil taperait le chiffre inexorable des 50 degrés.

Une audience, présidée  par DJEBILOR déplaçait la ville entière, tant ce dernier faisait rire mais aussi terrifiait.

Devant lui, le prévenu risquait sa vie et nombreux étaient ceux qui l’avait perdue.

DJEBILOR s’était illustré dans  bien des affaires horribles.

Ainsi, cette jeune femme, à la recherche de son âne égaré, qui était tombée nez-à-nez avec un berger en colère à la suite d’une réprimande de son patron.

A la recherche de sa bête, la jeune fille était entrée dans la maison où le jeune berger était seul en train de ruminer.

A la vue du berger avec sa machette, elle s’est enfuie à tort - mais avait-elle le choix - car le berger coureur l’a rattrapée, lui  a asséné brutalement des coups de machette sur la tête qu’il lui a fendue à plusieurs endroits, sans bien viser, lui a coupé les oreilles, elle s’est écroulée, bien forcée et c’est avec stupéfaction qu’elle a vu son sang quitter son corps.

Son bourreau ne s’est contenté pas de ce coup fatal, il l’a mutilée encore plus et choisit les parties intimes et même celles ouvertes au public.

Tout y est passé, ses seins, son sexe, ses cuisses, ses fesses et tout cela sous les hurlements de la victime qui n’était pas morte.

L’ignominie de l’œuvre a attiré toute la localité.

Contre l’avis général, selon le principe universel « pas de vagues », le Président  du Conseil rural a alerté la gendarmerie qui  s’est déportée sur les lieux du crime et qui a décidé involontairement d’achever la victime au vu de ses souffrances et de ses cris épouvantables qui effraient jusqu’aux enfants.

Après avoir constaté ce meurtre atroce, les parties du corps ont été  acheminées une à une à la morgue puis difficilement rassemblées pour être ensuite confiées à la famille qui s’en est immédiatement débarrassée.

Ce meurtre atroce a fait une autre victime, le berger criminel qui a été condamné à mort par DJEBILOR et bel et bien pendu.

L’affaire de ce  jour n’est pas non plus commune.

Le prévenu, ALBADAR est accusé d’avoir enfermé son épouse au domicile conjugal, d’avoir calfeutré toutes les issues et d’avoir insufflé à l’intérieur des litres et des litres de MOUTOX, un puissant insecticide.

Sa femme a été retrouvée morte, affreusement défigurée par le produit qui avait corrodé la peau de sa figure.

On dit qu’elle avait beaucoup souffert.

La gendarmerie a arrêté son mari qui, le premier, a découvert le corps.

La grandiloquence des lamentations de ce dernier a attiré l’attention.

ALBADAR n’a d’ailleurs pas nié qu’il fût responsable mais avec des explications tellement invraisemblables qu’il s’est retrouvé devant DJEBILOR.

Pas un villageois ne donnait cher de sa vie.

Le Tribunal de KLAFOUTINE se trouve au milieu de la ville, sur une place de terre défoncée, quelques baobabs chétifs sont éparpillés parmi des murs de ciment ou de terre, rehaussés de toits de tôle qui l’entourent car c’est aussi le lieu du marché du village.

Le CASAGAL est un pays colonisé par la France. Le français est la langue officielle. Le colonisateur est parti en y laissant ses codes de lois.

Le Code casagalais est quasi inexistant.

Quand l’Administration n’y trouve pas de lois, elle applique les articles des vieux codes français et, quand il n’y trouve plus les textes appropriés, le juge ou le policier cherche dans un code d’un autre pays, l’Italie, l’Espagne par exemple, ou la Roumanie.

La justice casagalaise est internationale. Elle a réponse à tout.

Quant à la peine de mort encourue par ALBADAR, on applique le Code Texan, voila tout.

Les condamnés sont pendus dans la cour de la gendarmerie, dans l’indifférence, exposés au soleil et dévorés par les insectes de tous genres.

Ils sont ensuite enterrés dans un coin près du potager.

C’est gore.


Lorsque la foule se fut bien installée, en hauteur dans les estrades de bois entourant  la salle d’audience aux murs jaunes, et que l’heure de l’ouverture de l’audience fut annoncée par les frémissements qui couraient parmi  les gens devenus soudain impatients, les gendarmes  firent entrer ALBADAR.

La foule tourna alors son immense tête vers l’entrée des prisonniers et vit pour la première fois ALBADAR.

Ce dernier, mal habillé après une année de détention préventive, mal rasé et visiblement sous-alimenté, a été poussé sans ménagement par deux gardes vers son poste.

Il est de taille moyenne, l’allure sympathique et honnête, pas le genre d’individu à tuer son épouse.

ALBADAR vivait avec elle sur la route d’OLALA.

Il s’était marié jeune et n’était pas allé bien loin pour trouver FATOU.

C’était une des nombreuses filles du voisin.

Des enfants étaient nés, quasiment chaque année, certains étaient morts avant de vivre, les autres avaient grandi autour d’eux puis étaient partis.

Ils survivaient à deux dans cette brousse par la cueillette des mangues, avec quelques chèvres et les rares envois par Western Union de leur dernier fils, les autres ne donnant plus de leurs nouvelles.

Une pauvre vie de pauvre, morne et d’ennui.

A la saison des mangues, les camions des grossistes récupéraient les fruits des villageois.

En dehors de cette saison, le matin, vers six heures, ALBADAR se postait parmi ses poules au milieu de sa cour.

Sa case rectangulaire était petite, 3 pièces à peine, cimentée, signe de petite richesse avec un toit de tôle ondulé et des fenêtres sans vitre.

Il restait assis là durant des heures sur un petit siège en bois.

Inexorablement, chaque jour, les mêmes personnes passaient devant lui et inexorablement, les mêmes passants le regardaient par-dessus la haie de paille et de rônier, s’arrêtaient et l’interrogeaient : Kassoumai ?

Rien ne pouvait troubler la plus grande partie de cette vie ordinaire, rythmée uniquement par le passage d’IBRAHIM, MUSTAPHA ou JEANDEDIEU.

Et par le bourdonnement de visiteuses indésirables.

Les mouches.

Elles sont  noires. Certaines sont discrètement vertes ou bleues comme des merles métalliques.

Mais elles sont noires. Toutes pareilles.

Elles sont innombrables, insatiables et insistantes.

Non seulement elles n’ont peur de rien mais ça baise et ça pond partout.

Le matin, c’est le matin des mouches.

Omniprésentes et collantes.

S’il n’y a pas de mouches, c’est qu’elles font semblant d’être absentes.

Où sont-elles ?

Il suffit qu’ALBADAR fasse mine de manger quoique ce soit, elles arrivent.

Si c’est une fausse alerte, elles repartent, puis reviennent à tout hasard, malignes, suspectant qu’on leur cache quelque chose.

Mais c’est surtout le matin et surtout à l’hivernage.

C’est la période des pluies et de la chaleur.

On en tue dix, c’est mille qui se pointent, vengeresses comme des kamikazes.

Les africains ont abandonné toute idée d’extermination depuis longtemps, ils vivent avec.

Elles bourdonnent, tournoient, virevoltent, partent en piqué, vol impeccable, en vrille, aucune ne s’écrase.

Les yeux à 360°, rapides, insaisissables, tentantes, la main claque, raté.

A quoi servent-elles ? Ont-elles un rôle à jouer dans la nature ? Transmettre des maladies ?

Leurs chiures décorent les murs, dans les cuisines, dans les toilettes, sur les vêtements, sur les draps, partout, elles sont partout.

C’est pour une mouche, une seule qu’ALBADAR était jugé.

Il s’est assis dans le box des accusés, encadré par des gendarmes.

C’est au tour du juge DJEBILOR, toque sur la tête, chamarré comme un maréchal africain,  de pénétrer dans la salle d’audience.

Ce magistrat terrorise.

Rien ne lui donne plus de jouissance que de tournoyer au-dessus d’un accusé surtout si c’est un pauvre hère, rien ne l’amuse plus que les gesticulations désespérées de ce dernier, ses minables explications, ses tentatives désespérées de justifier ses actes ou mieux encore de crier son innocence.

Il en rit intérieurement, lui jette une question pour le déstabiliser, le mettre mal à l’aise, contredire sa logique pour l’acculer à l’évidence, la sienne.

C’est à ce moment là qu’il lit dans les yeux de l’accusé ce sentiment fort qui est la peur, c’est pour renifler cette odeur du sang, de sa puissance, qu’il a tout sacrifié, sa carrière, sa possible fortune.

Et c’est devant cet homme qu’ALBADAR comparait pour être jugé.

Il n’a aucune chance.

DJEBILOR arrive par la porte du fond derrière l’estrade, flanqué de ses deux assesseurs.

La foule se retient d’applaudir puis après quelques débuts de claquements, applaudit à tout rompre sous le regard flatté de DJEBILOR.

Ici, le procès ne traîne pas, une journée au grand maximum.

DJEBILOR s’installe derrière son pupitre qui trône au dessus de la salle en hauteur, bien au dessus de la place d’ALBADAR et du Procureur de la République qui vient aussi  de s’asseoir.

Le Président demande d’abord si ALBADAR a un Avocat.

Un avocat indique qu’il a été désigné.

Le Président regarde dédaigneusement l’Avocat.

Il a devant lui Me COULOUCOULOU.

C’est un avocat qu’on dit redoutable, il a beaucoup de morts à son actif mais il parle bien aux journalistes.

DJEBILOR haït les avocats.

Il  les interrompt, les flatte, complice durant les plaidoiries ou lève les yeux au ciel avec une moue négative, faisant semblant de dormir, oscillant de la tête, souriant, leur faisant croire à une indulgence, une compréhension ou une condamnation future lourde.

Mais la qualité de l’Avocat  ne change rien au sort du malheureux qui cesse d’exister dès son entrée à côté du prétoire.

Le tribunal de KLAFOUTINE n’est qu’un one man show dont le show man  est un serial killer adoubé par l’Etat : DJEBILOR en personne.


 

- II -

 

Une onomatopée du Président et ALBADAR est poussé sans ménagement devant le tribunal.

Apeuré, ALBADAR  jette les yeux dans tous les coins.

« Tu t’appelles ALBADAR » interroge le Président.

« Oui » chuchote ALBADAR en tremblant.

« Tu as étudié ? ».

« Oui, Monsieur le Président jusqu’au brevet ».

DJEBILOR : « Tu parles bien la langue officielle pour un paysan. Si je lis l’acte d’accusation, tu as, prétextant l’attaque d’une mouche, empoisonné ton épouse. Est-ce exact ? »

« Monsieur le Président, c’est plus compliqué » résiste ALBADAR « Je n’avais pas l’intention d’empoisonner ma femme, je l’aimais. »

« Mais alors pourquoi est-elle décédée ? » questionne perfidement le Président avec un clin d’œil au Procureur.

« C’est un concours de circonstances ou, si vous voulez, un enchaînement de circonstances ».

« Attention, ALBADAR, concours et enchaînement, ce n’est pas pareil ».

« Laissez-moi-vous expliquer Monsieur le Président.

Depuis deux ans, avant mon emprisonnement, tous les matins, je sortais de ma case pour m’asseoir sur mon tabouret au milieu de ma  cour.

Au début je n’y prêtais pas attention tellement il y a de mouches surtout dans mon village et dans mon secteur.

Il y avait une mouche, je ne sais si c’était la même, qui se posait systématiquement sur une de mes joues ».

ALBADAR mime la scène et montre sa joue gauche.

« Je la chassais.

Elle se posait sur mon autre joue.

Je la chassais. »

« Et alors ? » questionne DJEBILOR.

ALBADAR : « Elle partait, elle revenait.

C’était très énervant car le plus souvent, les mouches qu’on chasse ne reviennent pas tout de suite, mais pas celle là.

Elle était provocante, taquine si vous voulez ! »

« Taquine ? » interroge DJEBILOR sur un ton narquois.

« Oui, elle cherchait la bagarre.

La première année, elle venait épisodiquement puis peu à peu j’ai vu les autres mouches disparaître » répond ALBADAR.

« Comme si elle leur avait ordonné de quitter les lieux ? » rigole le Président sous les rires de la salle.

« C’est vrai, je vous le jure !» s’écrie ALBADAR avec des accents de sincérité.

« Peu à peu il n’y a plus eu que cette mouche. Tous les jours, tous les matins, elle arrivait. Elle m’espionnait, me tourmentait. Je guettais son arrivée, le ciel d’où elle venait.

Mais elle était très intelligente. »

« Une mouche intelligente ! » s’exclame DJEBILOR en levant les bras au plafond.

ALBADAR : « Oui, elle faisait des détours. Elle ne venait jamais du même endroit. »

« Mais cette mouche, ALBADAR, cette mouche, elle était spéciale physiologiquement, elle était comment ? » interroge DJEBILOR.

« Comme une mouche, Monsieur le Président, comme une mouche ».

La foule rit  « une mouche, c’est une mouche ».

ALBADAR : « La mouche me guettait, c’est sûr.

Peu à peu, cette mouche a envahi ma vie et celle de FATOU.

Mais elle n’ennuyait pas FATOU, moi, rien que moi.

C’était obsédant, imaginez, une mouche, vous harcelant, se posant sur vous en permanence,  en plus, lorsqu’elle touchait ma peau, cela me causait des démangeaisons.

J’ai tout essayé, d’abord à la main, je courrai après puis j’ai acheté des tapettes, ce qui coûte cher , d’abord une petite, aucun résultat, elle était plus rapide, et quand je la ratais, cela l’énervait, c’était pire.

J’ai acheté une plus large tapette, rien à faire, elle m’échappait et pourtant je tape vite. »

« Et ensuite » l’interrompt DJEBILOR.

ALBADAR : « Comme je ne dormais plus, comme la situation m’échappait, j’ai réfléchi, c’était la mouche ou moi ».

DJEBILOR : « Tu avais donc des intentions meurtrières ».

ALBADAR : « Oui mais uniquement sur la mouche, il faut comprendre, Monsieur le Président, c’était insoutenable, c’était elle ou moi »

DJEBILOR : «  La mouche ou FANTIN ? »

ALBADAR : «  Pardon, Monsieur le Président, FATOU, pas FANTIN, ma femme s’appelai FATOU, pas FANTIN »

DJEBILOR, la voix haute «  Tu dis que j’ai commis une erreur, tu as tort, ALBADAR, tu es devant un tribunal, devant moi, tu dis que j’ai commis une erreur, c’est un outrage ».

ALBADAR : «  Pardon, excusez moi,  Monsieur le Président, vous avez raison ».

DJEBILOR : « C’est mieux, je te pardonne, mais ne recommence pas. C’est une affaire sérieuse.

Donc je disais FATOU, ta femme, a été tuée par le MOUTOX, mais comment ? »

ALBADAR : «  Je n’avais aucune autre solution que l’insecticide.

J’ai acheté des litres de MOUTOX au marché puis le matin, après l’arrivée de la mouche, j’ai attendu qu’elle entre à l’intérieur de ma case. J’ai bloqué toutes les issues, j’ai comblé la porte et toutes les fenêtres puis j’ai répandu le MOUTOX sur les interstices, dans les anfractuosités, par les trous qui n’avaient pas été obstrués, des litres, des litres.

J’en ai déposé dans les encoignures, dans les fissures et même dans les jointures de la porte. »

« Belle envolée ALBADAR mais comment sais-tu qu’elle entrerait dans ta case ? » interroge DJEBILOR.

ALBADAR : « Le matin, avant de me fatiguer, la mouche inspectait les environs, elle faisait son tour, elle entrait à l’intérieur de ma case puis ressortait et fonçait sur moi ».

DJEBILOR : « Et alors ? »

ALBADAR s’explique : « J’ai essayé de la surprendre avant qu’elle ne revienne sur moi. Ce matin là, c’est ce qui s’est passé, je l’ai coincée à l’intérieur. Elle n’est pas ressortie, je l’ai tuée ».

DJEBILOR : « Qui ? »

« La mouche, Monsieur le Président, la mouche ! » s’exclame ALBADAR.

« Et FATOU ? » lui demande perfidement DJEBILOR.

« Je ne sais pas, Monsieur le Président ».

«  Comment ça, je ne sais pas, tu ne sais pas que tu as tué ta femme sous un prétexte aberrant, tuer une mouche, mais qui peut te croire, ALBADAR, tu mens » hurle DJEBILOR en pointant son doigt sur ALBADAR, effrayé par ce doigt et tout ce que ce doigt lui promet.


DJEBILOR, tremblant de fureur : « Je ne peux continuer à écouter tes divagations, tu te moques du tribunal et par là même de la justice, ce qui est encore plus grave, on arrête d’écouter tes bêtises, tes histoires invraisemblables, assied toi, ALBADAR, assied toi ».

ALBADAR tente une dernière sortie ce qui excite DJEBILOR.

Le Président est furibard, « Tais toi, tais toi », les yeux injectés de sang, de la bave autour des lèvres.

« Tais-toi ».

Puis soudain DJEBILOR se met à pleurer devant la salle médusée.

« Je te comprends ALBADAR, je te comprends » dit il en sanglotant.

ALBADAR est désappointé, que faire, que dire, la salle se met à pleurer, pour une raison inconnue mais elle pleure à l’unisson avec le Président.

DJEBILOR s’arrête soudain suivi du public puis se mouche le nez, s’essuie le front, la tempe, le cou, les yeux rouges de larmes, semble résigné puis annonce sous le regard d’ALBADAR, sidéré, « Faites entrer le Médecin légiste. »

Ce dernier se présente à la barre.

« Tu es  médecin légiste ? » murmure DJEBILOR, encore ému.

« Non, je suis ambulancier, je fais fonction de médecin légiste. »

DJEBILOR : « Tu as une ambulance ? »

« Non, le légiste est parti avec. »

Le Président, interloqué, fait semblant de ne pas entendre.

« Tu as  autopsié le cadavre ? »

« Oui, Monsieur le Président »

« Explique-nous. »

« Eh ! bien, j’ai d’abord scié le cadavre en deux. »

DJEBILOR : « Tu as bien fait, continue. »

« Le sang a jailli. Il y avait du sang partout.

La chair sanguinolente pendait de tous les côtés, l’odeur était insupportable.

L’épouse du veuf  sentait l’insecticide. »

Dans la foule, certains commencent à se sentir mal.

Le président : « Tu as bien fait, continue »

« En haut, à droite quand on regarde le corps, le cœur, il était noir, il puait le MOUTOX, en bas, les intestins, ils étaient noirs, ils puaient le MOUTOX, le foie était méconnaissable, on aurait dit une mine de charbon. »

Le Président : « Tu as bien fait, continue. »

Dans la foule, on entend certains quitter précipitamment la salle pour vomir dehors.

Un homme s’écrie: « Mais c’est horrible, heureusement qu’elle était morte ».

DJEBILOR est courageusement imperturbable.

On ne pratique pas d’autopsie sur des personnes vivantes.

Il questionne : « Quelles sont tes conclusions ? »

« Elle est morte » lui répond l’ambulo-légiste.

« C’est sûr, mais de quoi ? » l’interroge DJEBILOR.

Le nouveau légiste est affirmatif : « Mes conclusions sont indubitables. Elle n’est pas morte de mort naturelle ».

Le président : « Que veux-tu dire par là ? »

L’expert est certain : « Je veux dire, Monsieur le Président, qu’elle a été empoisonnée et que sa mort est due à une forte ingestion de  MOUTOX. »

DJEBILOR : « En as-tu la preuve ? »

« Oui, Monsieur le Président  » interjette le professionnel de l’ouverture des morts.

DJEBILOR : « Laquelle ? »

L’ami des bêtes répond avec la certitude de tout scientifique : « Il n’y  avait aucun insecte sur le cadavre. »

« Ah ! » dit la foule.

Le Président visiblement satisfait ordonne à l’ambulancier légiste de se retirer.

Il se tourne alors vers ALBADAR :

« Que dis-tu des conclusions de l’expert ? »

ALBADAR ne sait que dire, son Avocat non plus, ils se sont tus de ce  silence, ce mot qui n’a qu’un synonyme, la mort.

Mais soudain, DJEBILOR entend un cri.

C’est ALBADAR.

Il trépigne, excité dans son box, debout, le bras tendu, les yeux fixes « La voilà, la voilà ! », rugit ALBADAR, « C’est elle, c’est elle ! »

Le Président, en se tournant sur lui même comme une toupie : « Mais qui ? »

ALBADAR : « La mouche, c’est la mouche. »

DJEBILOR : « Mais où ? Il n’y a pas de mouche ici. »

ALBADAR : « Mais si, mais si, là, là, regardez ».

« La voilà » crie ALBADAR  « La Voilà ! »

Il pointe du doigt dans l’air, la foule d’un bloc suit la direction indiquée mais ne voit rien.

ALBADAR qui s’en aperçoit s’exclame : « Mais si, là, écoutez. »

Dans la salle soudainement muette, on entend soudain, à peine perceptible au début, la musique bien connue du vol de la mouche.

Zouzou et zézé et même le zzzz que chacun prononce en pinçant la langue entre les deux dents et en soufflant de manière distinguée.

Puis le bruit s’amplifie, tout le monde l’entend.

Stupéfait.

Le président DJEBILOR aussi.

Il suit le bruit avec le nez sans voir la mouche.

«  Je vous l’ai dis, c’est elle, je vous l’ai dis, c’est elle » s’exclame ALBADAR surexcité entre ses deux gardiens impassibles.

« Chut » lui rétorque la foule.

Puis le bruit s’estompe et disparaît.

L’incident aérien est clos.


 

- III -

 

C’est maintenant le tour des témoins.

« Faites entrer le premier témoin. »

C’est IBRAHIM qui entre.

« Mais c’est IBRAHIM » hurle ALBADAR.

IBRAHIM lui jette un petit signe, automatique comme chaque matin autrefois  et un gros sourire éclatant, toutes dents dehors.

Grand, dégingandé, IBRAHIM est gauchement dirigé par l’huissier jusqu’au pupitre des témoins.

« Jures-tu de dire la vérité, rien que la vérité et pas de mensonges sinon tu iras en prison »

IBRAHIM jure.

Le Président lui pose une première question.

« Connais-tu ALBADAR »

« Oui »

« Connais-tu sa femme ? 

« Oui, oui »

« ALBADAR était-il méchant avec sa femme ? »

« Pas que je sache, Monsieur le Président. Je n’ai jamais vu ALBADAR  battre sa femme »

Il hésite puis avance : « Pas comme d’autres, Monsieur le Président ».

Ricanements dans la foule, raclements gênés par ci par là.

« IBRAHIM ? »

« Ouille, Monsieur le Président »

« De quoi as-tu été témoin ?»

IBRAHIM : « Je suis arrivé comme d’habitude devant la case d’ALBADAR.

Il était en grande effervescence, il calfeutrait avec de la paille, de la terre, du carton tous les orifices de sa maison. »

« Et sa femme ? »

« Elle venait, elle sortait »répond doucement le témoin.

DJEBILOR d’une voix posée : « Et alors ?» 

IBRAHIM sur un ton mélodramatique : « Et alors, j’ai vu ALBADAR fermer sa porte avec une grande violence. »

DJEBILOR : « Et sa femme ? »

IBRAHIM  avec une moue interrogative : « Je ne sais pas, je n’ai pas fait attention mais maintenant je pense qu’elle est restée à l’intérieur de sa case ».

Le Président : « Et ALBADAR ? »

Avec les bras ouverts et démonstratifs, IBRAHIM tente d’expliquer : « Il courrait comme un fou autour de la maison.»

« Mais que faisait il ? » insiste DJEBILOR.

IBRAHIM : « Je ne sais pas, quand quelqu’un fait quelque chose, je ne lui demande pas ce qu’il fait. »

DJEBILOR : « Mais quoi ? »

IBRAHIM hésite. Il craint aussi pour sa vie, une complicité est si vite arrivée.

« Je l’ai vu qui mettait du produit sur certains endroit. »

DJEBILOR se tourne avec un air complaisant vers Me COULOUCOLOU

« Maître, avez-vous des questions à poser ? »

« Non, Monsieur le Président. »

Le Président adore les Avocats qui ne posent pas de questions et surtout qui ne plaident pas mais c’est rare.

« Un autre témoin ? »

Pas d’autre témoin, IBRAHIM, seul témoin en sa faveur mais où sont MUSTAPHA et JEANDEDIEU ?

Les amis ne sont-ils que des  « bonjour au revoir », des mouettes qui s’envolent à tire d’aile au moindre danger pour se reposer plus loin sur la grève ?

Où sont les farouches Mandibules, les valeureux Tralalas, les guerriers d’Afrique, ont-ils peur d’un juge ?

Mais non, ils sont là, dans les gradins.

ALBADAR les aperçoit avec joie et leur sourit, tout n’est pas perdu, ses compagnons lui rendent son sourire, chaleureux, réconfortant.

ALBADAR n’est plus seul.

DJEBILOR répète la question.

« Oui, Monsieur le président, nous avons requis l’audition d’un autre témoin », dit l’Avocat général, « un expert en mouche… C’est un touriste blanc et, compte tenu de ses hautes compétences, je lui ai demandé de nous éclairer de sa science ».

« Un expert en mouche » rigole, interrogatif, le Président.

« Bon, faites entrer. »

Un petit homme sec, gringalet entre dans la salle, un peu perdu, les yeux écarquillés.

On ne lui a pas demandé son avis et on l’a fait venir de force.

DJEBILOR : « Quel est votre nom, Monsieur l’expert ? »

« Je m’appelle Jean BARTAGNOLLE. »

Le Président : « Monsieur Jean BARTAGNOLLE, pourquoi êtes-vous expert en mouche ?

Cela existe ? »

L’expert : « Oui, Monsieur le Président, je suis d’ailleurs dans votre beau pays pour les étudier. »

« Il n’y en a pas en Europe » ricane le Président.

Jean BARTAGNOLLE, pédagogue : « Oui mais pas autant. Je vous précise que les experts  en mouche sont reconnus en Europe.

On appelle un expert en mouche un Mouchologue. »

DJEBILOR : « Ah ! Bon. »

L’expert tente de convaincre DJEBILOR de sa compétence : « Je suis d’ailleurs diplômé de l’institut des plantes de BOULOGNE-BILLANCOURT et de la faculté des sciences cosmiques d’ORSAY. »

Cela ne dit rien au Président.

« J’ai aussi une capacité en droit ».

« Ah ! Très bien », dit le Président, cela lui dit quelque chose bien qu’il ne soit que juge, pas juriste.

« Vous êtes donc vraiment expert ».

« Je suis également l’auteur de l’ouvrage scientifique La Mouche, de l’antiquité à nos jours ».

La foule est impressionnée.

DJEBILOR : « Qu’avez-vous à dire sur cette affaire ? »

L’expert, qui ne comprend rien à sa présence : « Quelle affaire ? »

L’avocat général intervient.

« Sur les mouches, que savez-vous sur les mouches ? »

Le Mouchologue comprend soudain pourquoi plusieurs énergumènes l’ont levé brutalement de son lit d’hôtel à l’aube : pour parler des mouches.

C’est un sujet qu’il connaît bien puisqu’il a passé dessus la moitié de sa vie, ce qui ne justifie aucunement une compétence puisque certains  hommes passent toute leur  vie sur un sujet sans rien y comprendre.

Il se lance.

« Les mouches sont nées avec l’homme, elles sont nées avec la merde des humains et même dedans. 

Mouche signifie Merde».

La foule suit avec intérêt.

« Elles l’ont suivi dans ses pérégrinations sur la terre, on trouve même des mouches au Pôle Nord.

Mais il y a plus de mouches en Afrique qu’ailleurs. »

« Pourquoi ? » s’interroge-lui seul Jean BARTAGNOLLE.

Il se répond : « Probablement parce qu’elle préfère rester chez elle.

Ici, il fait plus chaud, plus humide.

La mouche est une création parfaite.

Sa vitesse d’abord.

Elle est plus rapide qu’une voiture, plus leste qu’un avion. On croit qu’elle est ici, mais non, elle est là !

Son odorat lui permet de déceler très loin des aliments, surtout s’ils sont décomposés.

La mouche est turbulente » dit avec affection l’expert comme si il avait affaire à des enfants.

« Elle est rapide et d’une petit taille ce qui la rend difficile à attraper et en plus, ses yeux globuleux lui permettent de voir derrière elle, en dessous d’elle et même au-dessus.

C’est sa défense contre ses pires ennemis, l’araignée et la tapette.

La mouche est un animal comme nous, elle veut vivre.

En Europe, la mouche est malheureusement décimée par les produits d’hygiène, les aérosols anti-insectes, la propreté mais elle résiste.

Elle ne survit pas longtemps, au maximum, 3 jours. »

« Ca c’est intéressant » l’interrompt le Président.

«  ALBADAR n’a  t il pas dit que son calvaire durait depuis plusieurs mois ? »

L’expert lui rétorque « Mais elle est immédiatement remplacée par une autre mouche si totalement semblable à la précédente que la victime de ses harcèlements a le sentiment que c’est la même.

Une mouche ressemble à s’y méprendre à une autre mouche. »

DJEBILOR : « En parlant de résister, Monsieur le Mouchologue, pensez-vous qu’une mouche soit invincible ? »

L’expert réfléchit longuement puis après quelques minutes déclare

« Hormis mon observation précédente, Monsieur le Président, cela dépend ?

Une mouche, surtout une seule peut facilement être tuée.

Il suffit d’une bonne tapette »  continue-t-il en imitant le claquement sur une table avec la langue « ou même un verre d’eau sucré, elle s’y noiera.

La mouche est gourmande. »

ALBADAR  trépigne « J’ai essayé, j’ai essayé » en levant désespérément  les bras au ciel.

BARTAGNOLLE  poursuit : « En Afrique, les insecticides sont chers mais en Europe, nous possédons des produits très efficaces.

Il suffit de répandre le produit dans l’air puis de fermer les portes et les fenêtres.

La mouche meurt très rapidement. »

« Connaissez-vous le MOUTOX ? » lui demande le Président.

L’Avocat général se lève, puis se rassie, la salle se tait, terrassée par la chaleur.

L’expert se passe un mouchoir sur le front.

« Oui, bien sur, c’est un insecticide spécial pour l’Afrique, très puissant et dangereux pour l’homme. Il dégage une odeur infecte, insoutenable alors que chez nous, le produit est parfumé de citronnelle, de parfums variés. Ce n’est pas désagréable.

Le MOUTOX est réservé aux insectes Africains »

Me COULOUCOULOU intervient : « Les insectes africains sont-ils plus coriaces que dans d’autres pays ?».

L’expert : « C’est certain, ils sont plus résistants, peut-être par l’effet du nombre, la chaleur, je n’en connais pas la raison mais en Afrique, combattre les mouches, c’est comme vouloir détourner la direction du vent avec la paume de la main ».

L’expert est satisfait de cette image. Il la note dans sa tête.

L’Avocat souligne : « Ce qui signifie que l’emploi du MOUTOX sur  la mouche africaine est compréhensible et que le MOUTOX est particulièrement toxique. »

Me COULOUCOULOU : « L’indication de la toxicité du produit est-elle  marquée sur la bombe ? ».

L’expert répond qu’il n’en sait rien car il n’en utilise jamais, les mouches sont protégées, ce serait un crime.

Dans son esprit, ALBADAR est coupable, soit il a tué FATOU, soit il a tué une mouche, dans les deux cas, c’est grave.

Le Président : « Le MOUTOX peut-il tuer une personne ? »

L’expert : « Certainement si cette personne inhale le MOUTOX pendant une longue durée ou le boit.

Mais il faut être fou pour le respirer ou le boire. »


ALBADAR se tourne vers la foule en gueulant «  Je vous l’avais bien dit ».

« Tais-toi »  dit son Avocat à son client qui ne comprend pas.

Le Président se tourne vers la salle en s’adressant en coin à l’expert « Ce qui signifie que la personne qui est morte d’une ingestion de MOUTOX était  peut être déjà inconsciente avant d’être empoisonnée ?».

L’expert ne sait où le Président veut l’emmener mais il sait que c’est vers la condamnation de l’homme qui est dans ce box.

Il commence à regretter la France, son laboratoire, sa télévision et son bistrot.

Quelle idée de venir dans ce trou perdu étudier des mouches  pour, d’une phrase, envoyer pendre un Africain même si l’acte d’abattre une mouche est regrettable.

Cette violence faite à la nature  mérite une sanction mais pas la mort.

Il se tait.

« Le  compte d’ALBADAR est bon » pense secrètement le Président.

L’expert croit utile de continuer « Les références littéraires à la mouche sont innombrables, la fable de LA FONTAINE, la mouche du coche, qui ne connait »

Le Président : « Personne n’a jamais entendu parler de cette histoire, Monsieur l’expert. »

« Mais Monsieur le Président, peut-être connaissez-vous les expressions faire mouche, à fleurets mouchetés, enculer des mouches, une fine mouche, moucher quelqu’un, poser une mouche sur la joue et autres »

« Non, nous ne connaissons pas ces expressions, et rester poli, vous êtes devant un juge » fait le Président, en se gaussant mi-sérieux mi-ironique, haussant les épaules en pesant de son regard sur les gradins, où la foule se marre.

« Par contre, on connait l’expression écraser une mouche avec un marteau » rigole le Président devant une salle hilare jusqu’aux larmes.

La foule rit de bon cœur.

L’expert poursuit patiemment «  L’homme avale par an quelques milliers de chiures, des kilos d’œufs de mouches, l’homme mange des tonnes de mouches dans sa vie, d’énormes steaks de mouches ».

« Monsieur l’expert » se renfrogne le Président « le tribunal en a assez entendu. C’est écœurant. »

L’expert : « C’est elle qui a le dernier mot. Dans notre tombe, c’est elle qui nous bouffe, jusqu’à la dernière poussière, puis elle meurt à son tour. »

« N’insistez pas, Monsieur l’expert en mouche » tonne le Président.

« Vous êtes libre. »

L’expert poursuit sans se démonter « La mouche est le compagnon de l’homme. Elle est utile. »

« Gardes, mettez-moi cet expert dehors » se lève le Président en hurlant et en pointant le doigt vers la sortie.

Le Mouchologue comprend soudain et déguerpit poussé dehors par les gendarmes.

Un zézaiement traverse la salle.

Une mouche s’entraîne.


 

- IV -

 

C’est au tour du Procureur de la République.

Il n’a pas bien compris le déroulement de l’audience et ses connaissances juridiques sont aussi limitées que la pousse des palmiers dans la mer.

Comme tous les incompétents, il remplace le raisonnement, l’analyse par un caractère de rottweiler.

Dès qu’il voit un prévenu s’approcher de la grille, Il vocifère, il vocifort à s’en démolir les narines.

Bref, il gueule, ce qui fait qu’on ne comprend rien à ce qu’il dit.

Le silence se fait.

Quelques avocats s’affairent et se montrent.

Un vieux s’esquinte les dents avec un bâton de bois, laborieusement, le regard plongé dans ses yeux. Chaque coin de son orifice fait l’objet d’un inventaire.

L’Avocat général s’élance.

Mais cette langue magnifique, qui flatte les imbéciles, encourage les vindicatifs, manipule les faibles, cette langue est au service de rien.

La charge est vide, même si le bruit de sa lancée brise tout espoir d’une relaxe, d’un sursis ou même d’un emprisonnement à vie, et soudain, il marmonne, chuchote puis il pérore, non, il picore comme une poule, d’une voix stridente, harangue la foule, déclamant à l’emporte pièce un ramassis de salmigondis abjects en latin, en balbutiant des insultes inaudibles contre son village, ses supérieurs, sa femme, ses collègues, sur tout, et même sur les chats.

Pourquoi les chats ? Nul ne le sait.

Quelques temps plus tard, DJEBILOR le dénoncera pour trafic de peaux de chats.

Puis il raconte sa vie, perturbé par les ronflements de DJEBILOR et d’une partie de l’assistance, deux heures à la barre, qu’il tient fermement comme un pilon, rien que pour obtenir la tête d’ALBADAR.

Hors de question qu’il s’arrête, sauf infarctus !

Soudain, en plein milieu d’une phrase, « Je vous retire la parole » éclate DJEBILOR, l’Avocat général s’arrête.

Le silence s’engouffre à nouveau dans la salle.

Il était temps, on respire.

DJEBILOR adore, l’Avocat général ne bouge pas, rigide, suspendu au signal du départ.

Il connait les défauts du Président.

1 minute passe, puis 2, puis 3.

« Je vous donne la parole ».

 Et ça repart de plus belle.

Il poursuit enfin sur l’examen des faits qui sont sans intérêt, de quels faits au fait ? Les preuves sont  déjà acquises puisque l’inculpé est dans le box, non pas des accusés mais des condamnés.

« C’est évident !» clame l’Avocat général en chef, il passe après de brèves incantations morales sur l’atteinte à l’intérêt de la société, « C’est évident », aux dix commandements qui est une référence œcuménique incontestable sur le bien et le mal aux réquisitions finales qui ne peuvent être que la mort par pendaison.

Il termine  « Je réclame contre ALBADAR une peine exemplaire, que dis-je ! »

« Que dites-vous ? » interpelle le Président semblant être à moitié endormi, brisant l’élan plaidoirique du Ministère Public.

« Que dis-je ? Je dis, une peine exemplaire, la peine de mort c’est trop faible pour un tel crime, que sa vie se passe en prison, je réclame une peine d’emprisonnement de 120 ans conformément au Code Pénal que voici. » À la stupéfaction de tous y compris d’ALBADAR

Il désigne  un espace où il n’y a rien.

Le Président bondit : « Monsieur l’Avocat général, compte tenu de l’espérance de vie actuelle et l’âge d’ALBADAR, vous nous demandez de le laisser en prison 40 ans après sa mort probable, ce n’est pas possible.

Que fera t on d’un cadavre en prison ? 

Demandez une autre peine ? La mort par exemple, c’est plus simple et il n’encombrera pas ».

L’Avocat général, stupéfait de sa propre audace,  se reprend : «  C’est ce que je voulais dire, 120 ans, c’est ce qu’il mérite mais compte tenu des données scientifiques actuelles, la mort est préférable.

Je réclame la mort, tout simplement ! »

La foule applaudit à tout rompre.

L’Avocat général, sous des brassées de sueur, s’assied brutalement et sourit à la foule, se rassasiant de cette joie populaire, satisfait.

ALBADAR est sous le choc, il vient de passer en un instant de la vie incertaine à trépas évident.

Qui peut le sauver ? Son Avocat ? La justice ? Laquelle ?

Mais soudain, un enfant s’écrie « Je la vois ! ».

« Quoi ? Qui ? » S’exclame un citoyen dans l’estrade.

« Mais la mouche ! » lui répond ALBADAR.

Et c’est vrai.

La salle, bouche bée la voit.

Elle la voit, toute seule, comme un héros.

C’est  Errol FLYNN, suspendu à une corde et, en même temps, les deux  bras sur les hanches en signe de provocation.

Puis la mouche se lance dans le vide.

La mouche fait un vol parfait, fendant la salle dans sa moitié devant la foule et la magistrature esbaudies.

Elle se paie même quelques rases mottes culottées et deux ou trois envolées.

Un enfant suit la mouche, le visage en l’air puis en bas, un autre enfant la suit, hypnotisé, sa mère lui colle une baffe magistrale, « Bien fait » gueule un autre enfant.

C’est vrai que tous les enfants du monde sont méchants, mais pas seulement, les adultes aussi.

C’est un hourra général, à chaque passage de la mouche, le peuple s’exclame « Olé ».

C’est un charivari gigantesque, du jamais vu, une mouche à l’origine d’un tel chahut dans un prétoire, le Président ne peut l’accepter.

Un des gendarmes de l’escorte d’ALBADAR dégaine son revolver et vise l’espace au jugé, devant la foule qui se baisse mais heureusement il se ravise, comprenant que tuer une mouche avec une balle de  revolver n’est pas à la portée d’un gendarme.

La mouche disparait comme elle est venue.

On respire.


 

- V -

 

C’est au tour de Maître COULOUCOULOU, l’Avocat d’ALBADAR.

Comme tout avocat pénaliste, il est fier de sa personne devant laquelle il se prosterne cinq fois par jour.

Sa voix est lourde comme enrouée, sinon il force sur les graves. Ce n’est pas une gorge, c’est une caverne.

Il est important puisqu’il sauve des morts d’une mort prématurée.

Son cou ne se lève, sa gestuelle n’est suave qu’envers les ordures, les assassins, les journalistes, il hait tout le reste, entre ses divorces, son fatras de dossier, dans l’ordre, ses confrères pénalistes, les juges, les clients insolvables, le fisc.

Il  se lève lentement, il toise la foule qui ne bronche pas, dans un mouvement circulaire qui soulève les pans de sa robe noire.

Il se tait, savoure ce silence dont il est l’auteur.

Malgré la torture, le silence, le même qu’avant, ne parlera pas.

Par contre, DJEBILOR s’impatiente déjà, fixe sa montre, change de position.

L’Avocat d’ALBADAR n’en a cure.

Il s’apprête à rompre ce silence, à le faire obéir.

Il en tire une jouissance magnifique.

Avant que la parole ne jaillisse, COULOUCOULOU sent monter sous sa robe une chaleur, il bande puis soudain, comme un orage qui se prépare au loin, un bruissement sort de sa gorge, une averse de mots s’approche, un déferlement de phrases sous un grondement puis enfin, l’apothéose, la plaidoirie commence, une sorte de palabre à une seule voix « Mon client est innocent » proclame t-il sous le regard goguenard de DJEBILOR.

Ce dernier croise ses bras, se pâme, sourit, désapprouve, puis se gratte.

« Oui, innocent » répète la Défense en assenant cette vérité, en la pétrissant de ses mains, en l’enrobant de tendresse.

COULOUCOULOU aime cette vérité, c’est la sienne, elle lui appartient avec la fidélité d’un chien, il la sent, ils se sentent, se reniflent, la foule est suspendue à la suite qui ne vient pas puis soudain, comme le haut d’une vague qui s’abat avec fracas sur le sable, il argumente, il martèle chaque mot, chaque phrase.

DJEBILOR  se lève, se ravise, puis se gratte à nouveau, regarde à gauche, à droite, baille, s’étire, fait semblant de siffler, puis expire longuement.

Ce qui n’empêche pas COULOUCOULOU de clamer « ALBADAR est innocent parce qu’il n’a pas tué son épouse » expire t-il dans un dernier souffle, la main recroquevillée, comme mourante, le silence reprend soudain la place qu’il n’aurait jamais dû quitter et pose son noble postérieur sur une question.

« Mais alors qui ? »

« Oui, qui ? » répond la foule.

On frôle le coup de théâtre mais non, les yeux exorbités, la voix tremblante, COULOUCOULOU achève « C’est la mouche ! » 

« Oh ! » s’exclame la foule comme si c’était une découverte.

Mais par quel miracle une mouche a-t-elle pu empoisonner une personne.

« C’est impossible » chuchote la masse qui comprend que dalle.

« C’est la mouche qui a tué FATOU, qui d’autre que la mouche ?

Mon client aimait sa femme, pourquoi l’aurait il tuée ? »

ALBADAR approuve vivement, pourquoi aurait-il tué sa femme, je vous le demande ?

Pendant cette tirade presque finale, DJEBILOR gigote, parle avec un assesseur, puis un autre, pose la tête sur la main, ricane, appelle l’huissier, le greffier, soupire, regarde en arrière,

« Et si je condamnais les deux en même temps » songe avec ravissement DJEBILOR.

ALBADAR est consterné, ce n’est pas son procès mais celui de son Avocat.

Mais COULOUCOULOU repart au combat, arrivent des alluvions que charrie la langue, des strates de vocabulaire, empilés sur des mots choisis.

Derrière lui, ce n’est plus la foule mais la houle.

« ALBADAR ne savait pas que le MOUTOX tuerait sa femme, ce n’était pas marqué sur les bonbonnes de MOUTOX, le MOUTOX ne précise pas qu’il peut tuer son épouse et qu’il doit être utilisé uniquement quand sa femme travaille dans les rizières. Ce n’est pas marqué, j’ai vérifié.

Le coupable, c’est la mouche et le MOUTOX.

ALBADAR n’a rien à voir avec cette affaire ».

L’enceinte ronfle par vagues, même ALBADAR se sent emporté par cette immense envie de dormir, puis COULOUCOULOU se rappelle qu’il a un client.

C’est pourtant un batteur de mil.

En cadence, il pile les arguments adverses, d’un grand coup d’épaules, de son bâton rond, il tape de toutes ses forces, mais DJEBILOR ne bouge pas, il ne cille pas, les arguties, tous ces bavardages qui l’empêchent de dormir lui sont inutiles.

COULOUCOULOU termine enfin sa plaidoirie.

DJEBILOR, assoupi quelques minutes, se réveille.

DJEBILOR pense que cet Avocat est nul. Elle est morte, FATOU, pourquoi chercher plus loin, l’indulgence, une erreur, facile à dire mais il faut le prouver mon COULOUCOULOU.

« C’est involontaire » plaide cet Avocat grotesque mais il n’y était pas dans la case quand ALBADAR a empoisonné sa femme.

De toute façon rumine intérieurement DJEBILOR, la justice est comme l’aigle pêcheur lorsqu’il tient sa proie, il ne la lâche pas sauf en en plein vol pour que le gibier s’explose pour être plus facile à déchiqueter et moi DJEBILOR, je suis la justice.

Les faits, les faits, si le  juge doit s’intéresser aux faits, aux preuves, aux circonstances atténuantes, où est la justice ?

Un innocent exécuté, c’est un exemple pour les coupables.

DJEBILOR se lève. Il est temps de délibérer, de manger et de pisser.

« Je reviens dans quelques minutes » annonce DJEBILOR, en remontant son boubou  qu’il porte sous la robe noire suivi servilement par ses deux assesseurs.


 

- VI -

 

Il faisait chaud.

Très chaud.

ALBADAR, allongé sur son banc, dormait vaguement.

Il suivait le cours du fleuve dans la pirogue de JEANDEDIEU, longeant la mangrove qui masquait les replis de la terre.

Ils cherchaient le meilleur coin pour pécher à la canne, des thiofs, des carpes, toutes sortes de poissons et malheureusement des poissons chats qui infestaient le bras de mer, qu’ils faisaient fumer sur des comptoirs de ciments pour les déguster.

Un lieu calme, à l’ombre, le long de la berge, en accrochant la pirogue à une branche de palétuvier.

Les deux amis crochetaient à un hameçon un morceau de poisson pourri ou une crevette.

Les poissons mordaient vite et ils n’étaient pas rares de revenir avec plusieurs kilos de poissons.

Mais la pêche était moins miraculeuse depuis que les pêcheurs d’OLALA barraient le fleuve avec des filets.

Les prises étaient moins bonnes, moins grosses mais qui surveillaient.

Tout le monde faisait ce qu’il voulait, pas de règlement, pas de contrôle.

Certains prétendaient que c’était l’arrachage des palétuviers qui était responsable.

C’est sur, dans quelques années, ils ne pêcheraient plus rien.

Mais il fut réveillé par un raffut du côté de la salle de délibéré.

Et plus particulièrement, devant l’entrée de la salle de délibéré.

DJEBILOR ne pouvait sortir de la salle.

Il fallait bien qu’il rende sa décision mais une mouche l’en empêchait.

Dès qu’il ouvrait la porte ou sortait, une mouche se précipitait sur lui, furieuse, déchainée, il était impossible pour DJEBILOR de quitter les lieux

Une  mouche  revenait sans cesse, le Président DJEBILOR ouvrait la porte pour la fermer.

Et pourtant la mouche n’entrait pas dans la salle du délibéré.

Elle gardait la porte. Cette situation ridicule ne pouvait durer.

DJEBILOR retranché dans la salle qui n’avait jamais entendu un quelconque délibéré exhortait  à travers la porte les gendarmes à intervenir.

Devant elle, l’huissier, le greffier, des auditeurs tentaient d’attraper la mouche, se cognaient en s’excusant, hurlaient leur victoire, puis repartaient à l’assaut mais rien à faire, la mouche était toujours en vie.

Cela devenait dangereux.

On fit venir des insecticides qu’on trouva chez un épicier du coin.

Le même qui avait pourvu ALBADAR.

Le jour descendait.

Il fallait en finir.

La mouche fut condamnée à mort.

La gendarmerie, l’huissier, le greffier furent chargés de neutraliser l’insecte.

La foule fut expulsée, les portes du Tribunal fermées à double tour, les fenêtres calfeutrées et on aspergea toutes les pièces de cet insecticide, le MOUTOX,  à l’odeur infect.

On laissa reposer.

On refit un dernier jet sur les murs, sous les pupitres, sur le carrelage, partout, partout.

Pas un centimètre n’échappa à cet engin de mort.

Puis on attendit.


 

- VII -

 

Après une vingtaine de minutes, on ouvrit les portes, la foule entra, le Président aussi et tout le monde reprit sa place, ALBADAR au milieu des deux agents.

Fier de lui et impassible, le  Président annonça victorieusement :

«  L’audience est ouverte ».

« Le Président  prononce la sanction, le Président  prononce la sanction » clame la foule, hilare.

Elle  bruisse, s’interroge et attend impatiemment.

Cette foule n’assiste pas à l’audience pour admirer le temple de la liberté, pour prendre parti ou non objectivement sur la culpabilité d’ALBADAR, même s’il est apprécié dans la région, elle n’est présente que pour vibrer à la déchéance d’un homme, avec méchanceté, bien fait pour lui, ne regrettant sous ses allures bonhomme, faute d’impunité assurée,  qu’il lui soit interdit de donner quelques coups de pieds dans les parties génitales ou la tête d’ALBADAR.

DJEBILOR regarde triomphant la salle puis s’apprête à prendre la parole lorsque soudain, la salle émet un murmure puis tout à coup explose :

 «  Elle est là, elle vit encore ».

DJEBILOR sent soudain sur sa joue droite ou bien sous l’oreille le léger feulement d’une mouche.

Le Président se racle la gorge en tenant devant lui une feuille blanche.

Soudainement énervé, il se frappe la joue, il se gratte les jambes, puis d’un geste brutal, il frappe l’air, la table puis enfin il déclare :


«  ALBADAR est reconnu coupable des faits reprochés, il est condamné à la p… ».


Il n’a pas le temps de terminer sa phrase, dont on devine qu’il s’agit d’une peine irrémédiable, qu’une mouche se pose sur son nez, il louche, il tente de l’attraper, il se frappe, son nez pisse le sang, il ruisselle, il frappe son assesseur, puis à nouveau la table, puis se lève , frappe l’huissier qui tente de se protéger.

Il fonce sur ALBADAR, son Avocat s’interpose, c’est son devoir.

« Oh ! » rugit la foule qui ne comprend pas ce qui se passe.

Il revient à son poste et s’assied, l’œil rageur.

« ALBADAR est condamné à la…, à la … »

Il n’ a pas le temps de poursuivre qu’une mouche se pose sur sa bouche, il tente de la saisir avec sa langue puis ses lèvres, il se cogne la tête sur son pupitre puis il se lève, on le sent prêt à s’enfuir, c’est ce qu’il fait  et tonne en courant « ALBADAR est relaxé ».

Exit le Président, suivi de près de ses  deux assesseurs, les yeux affolés.

C’est du jamais vu.

La mouche triomphe.

ALBADAR, la foule, les gendarmes, tous s’arrêtent de bouger, de parler, de marmonner, rien, un silence absolu, même COULOUCOULOU, puis petit à petit les gens massés dans les gradins, tétanisés quittent les lieux.

ALBADAR se retrouve seul.

Il se lève, il n’y a plus personne.

Il sort calmement, perplexe, sur la place.

Il est libre.

Il regarde la place du marché.

Tout est en place, comme avant,  les marchands assis derrière leur planche sur laquelle trône quelques légumes, abrités du soleil, des badauds traînent, ALBADAR  s’assied  sur les marches du Tribunal.

ALBADAR est pétrifié.

Il sent soudain un bruit qui lui était banal, imperceptible au début puis plus audible au fur et à mesure de l’approche.

C’est sa mouche.

La mouche n’est pas loin et semble, complice, virevolter  autour de son ami pour atterrir à côté d’ALBADAR.

Ce dernier prend sa sandale puis d’un coup l’écrase.

Il aperçoit ses compagnons, IBRAHIM, MUSTAPHA et JEANDEDIEU, prend le temps de respirer, remet sa tong puis  se lève pour les rejoindre en sifflotant.

 

FIN